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LCR Roubaix-Tourcoing

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5/11/2008

( tribune dans le monde) Requiem pour un socialisme défunt, par Daniel Bensaïd et Samuel Johsua.

Requiem pour un socialisme défunt, par Daniel Bensaïd et Samuel Johsua.

http://www.lcr-rouge.org/spip.php?article1606

Tribune parue dans Le Monde du 8 mai.

Le Parti socialiste est taraudé, depuis plus d’une décennie, par une crise existentielle. Dès 1990, Laurent Fabius avouait sans détour : "S’il est assurément démocratique, en quoi le socialisme moderne est-il encore socialiste ?" Quatre ans plus tard, Lionel Jospin constatait à son tour : "La réforme a vaincu la révolution, mais les réformistes donnent l’impression de ne plus croire à la réforme."

La nouvelle déclaration de principes du Parti socialiste rendue publique le 21 avril est censée répondre à ce doute identitaire. Ce laborieux exercice de style se dispense de tout devoir d’inventaire et il ne se distingue pas par une ambitieuse vision d’avenir.

On y apprend tout de même (article 8) qu’il s’agit de "réactualiser ce qui est l’apport propre du socialisme au siècle dernier, l’Etat social qui permet aux réponses collectives de satisfaire les besoins individuels dans leur diversité". En quinze ans de gouvernement, entre 1981 et 2002, le PS a au contraire contribué à démolir cet Etat social.

L’article 7 proclame que les socialistes entendent bâtir "une société nouvelle qui dépasse les contradictions du capitalisme" en "faisant toute sa place au secteur non marchand". Il ne s’agit donc plus de dépasser le capitalisme, mais de résoudre ses contradictions grâce à l’instauration de ce secteur que l’on vient pourtant de contribuer à réduire en démantelant les services publics. On ne saura pas si "toute la place" promise au secteur non marchand annonce une reconstruction des services publics (eau, télécommunications, énergie), la municipalisation des sols, ou encore le retour sous contrôle politique des banques centrales.

L’article 6 proclame bien que "certains domaines ne peuvent relever du marché quand ils concernent des droits essentiels", mais ces "domaines" demeurent aussi incertains que les "droits essentiels" auxquels ils correspondent.

Selon l’article 10, "la France doit respecter tous ceux qui vivent sur son territoire en combattant toutes les discriminations". Il était temps ! Le propos serait plus clair s’il était précisé que ce combat devrait aller jusqu’au droit de circulation et d’installation, à l’égalité des droits sociaux et au droit de vote des immigrés.

L’article 29 annonce que le PS "veille à la diversification des responsabilités partisanes et électives à tous les niveaux". Ah, qu’en termes fumeux ces choses-là sont dites ! La diversification en question implique-t-elle l’introduction, par exemple, de la proportionnelle "à tous les niveaux" dans les modalités électives ?

L’article 17 annonce que le PS "est un parti européen, qui agit dans l’Union européenne, qu’il a non seulement voulue, mais en partie conçue et fondée". Autrement dit, un parti respectueux de l’Union libérale réellement existante du marché unique de 1986, du traité d’Amsterdam de 1997, du pacte de stabilité, du récent traité non simplifié de Lisbonne, reprenant l’essentiel du traité constitutionnel rejeté par référendum en 2005, dont la vaillante abstention des députés socialistes a permis lors du congrès de Versailles l’adoption par voie parlementaire voulue par Nicolas Sarkozy.

La déclaration de principes en dit plus par ce qu’elle tait ou abandonne que par ce qu’elle expose. Le socialisme démocratique qu’elle revendique prétend "aller à l’idéal" et "comprendre le réel". Mais elle ne dit rien du réel qu’il s’agit de comprendre, encore moins de l’idéal à atteindre, si ce n’est "qu’être socialiste, ce n’est pas se satisfaire du monde tel qu’il est" (art. 1). Au vu de ce qu’est le monde et comment il va, c’est la moindre des choses. Le but serait donc "l’émancipation complète de la personne humaine et la sauvegarde de la planète".

Il ne fallait pas moins qu’une nouvelle déclaration principielle pour apprendre que mieux vaut une émancipation complète qu’incomplète. Quant aux moyens d’y parvenir, il s’agirait d’une "économie sociale et économique de marché régulée par la puissance publique", combinant "un secteur privé dynamique, des services publics de qualité, et un tiers secteur d’économie sociale" (article 6). On ne saura rien du dosage de cette combinaison, et qui, des appétits concurrentiels privés ou de l’intérêt public, finira par dicter sa loi.

Il faut donc aller chercher l’utilité d’une aussi vaine déclaration dans ses silences et ses suppressions, autant et plus que dans ses généralités explicites. Exit le mot de "révolutionnaire" qui figurait encore en 1990 dans la précédente déclaration. C’était si incongru qu’on l’avait oublié. Est de plus éliminée toute référence à la lutte des classes, dissoute dans "l’intérêt général du peuple français" (article 19). Est ainsi annulée la déclaration historique de 1905, celle de Jaurès, définissant le PS comme "un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange". C’est ce que le sens commun appelle "avaler son bulletin de naissance".

Une aussi spectaculaire disparition des classes et de leur lutte ne pourrait s’expliquer que de deux manières. Soit parce que les classes sociales auraient disparu, ce que ne confirment ni l’activisme patronal du Medef et de l’UIMM ni les attaques gouvernementales contre la Sécurité sociale et le code du travail. Soit plus sûrement parce que le PS y aurait renoncé pour devenir "également le parti des entreprises", comme le réclame Emmanuel Valls.

La fonction réelle de cette déclaration de principes extraordinairement et exceptionnellement consensuelle pour un parti déchiré par les ambitions et les rivalités personnelles est celle du parachèvement de la mue sociale-libérale de la vieille social-démocratie française, en retard sur ses partis frères européens, freinée qu’elle fut dans son évolution par la culture de lutte et de résistance héritée de Mai 68. Le PS pense sans doute s’ouvrir ainsi la voie d’un Tony Blair. Il se prépare en fait un désastre à la Veltroni. En Italie, deux ans de politique libérale sous la houlette de Romano Prodi ont conduit au triomphe de Berlusconi et de la Ligue du Nord. Et Rome est aux mains d’un extrémiste de droite ! Encore plus révélateur peut-être, cela s’est accompagné de l’effondrement de la coalition "arc en ciel", passée dans le même laps de temps de 11 % à 3 %.

La preuve est éclatante que l’unité même large de ce camp ne peut rien contre la marche au bipartisme quand elle est bâtie sur la confusion politique : toute cette coalition était du gouvernement Prodi. Et cela sans que les partis de la gauche radicale, créés trop récemment, ne parviennent à s’imposer. Il n’y a rien de plus urgent pour la gauche française que d’analyser les causes de ce tsunami politique. Avec une première évidence : toute alliance gouvernementale ou parlementaire subalterne au projet esquissé par la déclaration de principes aurait les mêmes effets mortifères pour une gauche radicale et anticapitaliste que ceux que viennent d’avoir en Italie la participation au gouvernement Prodi et la caution apportée à sa politique. L’indépendance stratégique vis-à-vis du PS est le maître mot si l’on ne veut pas garantir des succès répétés au capitalisme.

La désastreuse leçon italienne ne peut que renforcer le besoin d’un nouveau parti, porteur d’une véritable alternative à un système capitaliste ensauvagé et indépendant du social-libéralisme annoncé. On entend dire que ce projet lancé par la LCR vient trop tôt. Au vu de l’évolution du PS, de son hégémonie renforcée sur ses alliés traditionnels qu’ont confirmé les municipales, au vu d’autre part de l’expérience italienne, on peut au contraire se convaincre que, très bientôt, il sera trop tard.

Daniel Bensaïd est maître de conférences, Paris-VIII.

Samuel Johsua est professeur émérite, université de Provence.

Tous deux sont militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

 

Le malaise Sarkozy

Par Daniel Bensaïd

Le philosophe, qui publie «Eloge de la politique profane», analyse l’activisme présidentiel au temps du despotisme économique et de la crise du politique

Le Nouvel Observateur. – Dans votre nouveau livre, vous faites l’éloge de la lenteur face à «la fièvre du zapping» et «l’inconstance kaléidoscopique des appartenances». Avec Sarkozy, cet effet de sidération médiatique atteint-il un point de non-retour?
Daniel Bensaïd. – Cette hystérisation de l’époque, dont participe la frénésie présidentielle, pose un sérieux problème de démocratie. Le temps de l’information, de la délibération contradictoire, de la décision mûrie est lent. Or la politique, soumise à une exigence de réponse réflexe, en appelle de plus en plus à l’émotion instantanée au détriment de la raison et de la réflexion. Après que la nouvelle doctrine du Pentagone a officialisé la «guerre préventive», on discute ainsi officiellement aux Etats-Unis de légitimer la torture préventive, et en France d’instaurer, avec le projet de loi Dati, une détention préventive illimitée. Cet emballement de surface est déterminé en sous-main par la ronde endiablée des marchandises et par la rotation accélérée du capital. Dans la lutte asymétrique contre son despotisme économique, une certaine lenteur est nécessaire à la démocratie politique.

N. O. – En quoi les conditions de l’action politique changent-elles sous l’effet de la mondialisation libérale?
D. Bensaïd. – On assiste à une modification brutale des conditions de l’action politique, temporelles et spatiales, qui ont prévalu depuis les grandes révolutions du XVIIe et du XVIIIe siècles. Les notions de souveraineté, de peuple, de nation, de territoire sont bousculées sans être pour autant remplacées. La guerre globale, sans limites dans le temps et dans l’espace, décrétée par Bush au lendemain du 11-Septembre, remet en cause le droit international en vigueur. Nous sommes donc engagés dans une grande transition, entre déjà-plus et pas-encore, marquée par une confusion permanente de la norme et de l’exception, dont la guerre globale est la manifestation extrême. Nous agissons toujours dans une pluralité d’espaces (économique, juridique, écologique, culturel). Depuis trois siècles, l’espace national était devenu politiquement dominant. Les rapports de force sociaux et les droits correspondants se nouaient à ce niveau. Nous sommes obligés d’agir aujourd’hui dans une échelle mobile d’espaces étroitement imbriqués. Il est possible de s’appuyer sur les rapports de force nationaux pour faire échec au traité constitutionnel européen de démolition sociale, mais on ne peut répondre aux grands défis (en matière d’emploi, de protection sociale, de fiscalité) qu’au niveau européen, voire au niveau mondial, sur les grandes questions de l’écologie, des migrations ou de la mobilisation anti-guerre.

  DanielBensaid2© Emanuel Bovet.JPG

 
Emanuel Bovet
Daniel Bensaïd
N. O. – Vous faites le constat d’une crise profonde de la politique et que «sans partis, il n’y a pas de politique». A quelle condition la politique pourrait-elle «reprendre comme le feu sous la cendre»?
D. Bensaïd. – Le malaise dans la politique a plusieurs raisons. La première est la privatisation généralisée (non seulement des entreprises, mais des services, du droit, de la monnaie, des savoirs, du vivant, de la violence même), qui asphyxie l’espace public et le vide de tout enjeu. Viennent ensuite la professionnalisation de la politique, la personnalisation dépolitisante, la confiscation oligarchique de la représentation par le biais de systèmes électoraux plébiscitaires, le dénigrement des engagements militants au profit d’une démocratie passive d’opinion. On constate pourtant un important besoin de politique.
Je développe dans ce livre l’idée que l’apparition du mouvement altermondialiste s’est accompagnée d’une illusion d’autosuffisance des mouvements sociaux et d’un rejet méfiant de la politique. C’est un moment de fermentation utopique comparable à celui que l’on connut sous la Restauration. Mais les victoires électorales de la gauche dans plusieurs pays latino-américains, l’expérience répétée de luttes sociales sans victoires significatives en Europe remettent à l’ordre du jour la spécificité de la lutte politique et la question cruciale du pouvoir. Les partis politiques ont mauvaise presse parce qu’on y voit (non sans raison, au vu des expériences passées) les risques d’embrigadement disciplinaire. Quels que soient les noms qu’on leur donne (parti, mouvement, ligue), ce sont pourtant des facteurs de vie démocratique, d’action collective et d’autonomie plus que jamais nécessaires face à des puissances économiques et médiatiques colossales.
Dans sa campagne, Sarkozy a eu l’habileté de répondre à la demande de politique à contre-courant du fatalisme économique affiché par les gouvernements passés, de droite comme de gauche. Ce n’était qu’un simulacre de volonté. Il est en réalité plus dépendant que quiconque avant lui des mandataires du Medef et du lobby militaro-médiatique. Il vient d’ailleurs d’avouer à son tour son impuissance sur la question du pouvoir d’achat au nom de la non-ingérence de l’Etat dans les lois despotiques du marché.

N. O. – Quels remèdes préconisez-vous pour la social-démocratie? Que faire face à Sarkozy?
D. Bensaïd. – Je n’ai pas la vocation de soigneur d’une social-démocratie malade d’elle-même. Elle suit en France, avec retard, l’évolution de la social-démocratie européenne vers le New Labour de Tony Blair, le «nouveau centre» de Gerhard Schröder, le nouveau Parti démocrate de Walter Veltroni. Cette conversion au libéralisme n’est guère réversible. Il faudrait pour cela une inversion à 180 degrés de la politique suivie depuis un quart de siècle, sur la construction européenne notamment. On s’est indigné des débauchages et des trahisons. Strauss-Kahn, Kouchner, Besson ne sont pas devenus sarko-compatibles en un soir d’élection. Ils l’étaient avant. D’autres suivront – ou en meurent d’envie. Les appareils dirigeants de la social-démocratie sont désormais organiquement liés aux intérêts privés de l’entreprise et de la finance.
 
N. O. – A l’heure où «les classes se décomposent en masses et les peuples en tribus», voyez-vous dans les divers courants néolibertaires, altermondialistes ou «révolutionnaires» actuels des pensées qui permettent encore de changer le monde?
D. Bensaïd. – Les idées peuvent y contribuer à condition de rencontrer les forces capables de les porter. Mais ce sont les luttes qui décident. Des luttes, il y en a. Les idées ne manquent pas non plus. Le défi, c’est de surmonter les divisions générées par la concurrence de tous contre tous et de rassembler ces forces autour d’un projet alternatif. Ce que seront les révolutions du XXIe siècle, personne ne saurait le dire. Mais changer ce monde d’inégalité, d’injustice et de violence passe nécessairement par l’opposition terme à terme d’une logique de solidarité sociale, de service public, de biens communs de l’humanité à la logique impitoyable du profit à tout prix, autrement dit par un changement radical de l’ordre propriétaire.

N. O. – Que révèle, chez Sarkozy, l’incantation de la valeur travail?
D. Bensaïd. – C’est la voix du patronat ventriloque qui parle en lui. Travailler plus pour gagner plus, c’est en réalité un mot d’ordre d’intensification de l’exploitation par le démantèlement des protections sociales et du Code du Travail. Quelque chose qui rappelle la loi sur les pauvres de 1834 en Grande-Bretagne. En abolissant les droits coutumiers des pauvres, elle avait pour but de jeter sur le marché du travail une main-d’œuvre exploitable à merci. Au lieu de travailler plus et plus longtemps, sans gagner plus, voire en gagnant moins, il faudrait travailler moins pour travailler tous et pour vivre plus. Au vu des gains fabuleux de productivité, ce n’est en rien utopique.

N. O. – Vous écrivez que «quand la politique s’efface, le sacré revient en force». Comment penser aujourd’hui l’avenir d’une politique profane?
D. Bensaïd. – Quand l’horizon historique s’assombrit et quand la politique est à la baisse, les fois et les croyances sont à la hausse. Sarkozy célèbre au Vatican «les racines chrétiennes» de la France et de l’Europe. En ajoutant qu’«un homme qui croit est un homme qui espère» (sic), il insinue que les mécréants que nous sommes devraient être nécessairement désespérés ! Quand Bush parle de croisade et de guerre sainte, quand il prétend défendre le Bien absolu contre le Malin, son ennemi est banni du genre humain, réduit à l’animalité. Guantanamo, Abou Ghraib, l’officialisation de la torture ne sont plus alors de simples bavures. C’est pourquoi les catégories de classes et de peuples, opposées à celles de masses anomiques réduites au pain sec et aux jeux télévisés, demeurent les catégories indispensables à une politique profane.

Propos recueillis par François Armanet

Professeur de philosophie à l’université de Paris-VIII, Daniel Bensaïd a publié de nombreux ouvrages dont «Marx l’intempestif», «le Pari mélancolique» et «les Dépossédés». Il vient de publier chez Albin Michel «Eloge de la politique profane».

Source: «Le Nouvel Observateur» du 24 janvier 2008.

Rencontre autour du thème du Nouveau parti ce 16 mai

 
La LCR Roubaix-Tourcoing et des militants associatifs, politiques, syndicaux vous invitent à une réunion sur le théme:
 
Le nouveau parti anticapitaliste, c'est pour quand, pour quoi, avec qui?
Venez débattre avec nous...
 
(vous cherchez à savoir ce que veut dire "Nouveau Parti Anticapitaliste"? Vous avez des questions à nous poser?
Vous voulez aider la LCR, vous voulez adhérer au parti?
Vous êtes interessés par un débat avec les membres de la LCR?)
 
Venez nous rencontrer ce vendredi  16 mai:
 
Nous serons à 18h30 au Broutteux en face d'Eurotéleport à ROUBAIX.

Besancenot chez Drucker ce dimanche 11 mai

France 2: Drucker ose Besancenot

(Rosalie Lucas)  dimanche 11 mai 2008 | Le Parisien

(LP/FREDERIC DUGIT.)

(LP/FREDERIC DUGIT.)

« Vivement dimanche »

«IL Y A des journalistes partout, autant si ce n'est plus que pour l'enregistrement de l'émission consacrée à Madonna. » Michel Drucker ne peut pas cacher sa satisfaction devant le public venu assister au « Vivement dimanche » d'Olivier Besancenot. Car l'animateur, avant même la diffusion de l'émission cet après-midi sur France 2*, sait qu'il a réalisé un bon coup médiatique.
« Je ne m'attendais pas à une telle effervescence » Servi par l'actualité (en début de semaine l'Express.fr a révélé que Besancenot avait été espionné) et par la polémique : la venue du porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire a fait grincer des dents chez ses opposants internes qui jugent l'émission trop people pour un « trotskiste ». Drucker, lui, joue les étonnés. « Je ne m'attendais pas à une telle effervescence », réagit-il, rappelant au passage que Besancenot avait été invité chez « les Grosses Têtes », en 2003, et chez Thierry Ardisson. Et l'animateur poursuit en défendant le postier : « Si j'étais militant à la LCR, je ne raterais pas une occasion de venir défendre mes idées à la télévision. » Pour accueillir Besancenot, il a fallu accepter de ne pas trop se pencher sur sa vie privée. « Je savais qu'il serait très discret là-dessus », reconnaît Drucker. Il a quand même obtenu une photo de l'arrière-grand-mère de Besancenot, des images le montrant avec des amis dans Paris ou en train de faire du sport, et la venue d'un ami postier sur le plateau. Le porte-parole de la LCR, qui évidemment compte sur l'émission pour accroître sa popularité, est venu sur les canapés rouges pour parler de ses engagements et a choisi des invités reflétant ses combats (deux femmes syndicalistes notamment). Drucker est au final satisfait du résultat et assure que les téléspectateurs, « sans être d'extrême gauche », seront touchés. Besancenot a au moins fait une conquête...

* A 14 h 5 et 18 h 50

 Besancenot : "La révolution, toujours", article du JDD...

Le Journal du Dimanche du 11 mai par Marie Quenet.

Ce n’est peut-être pas son truc, mais il joue le jeu. Mercredi, quand Olivier Besancenot sort du studio Gabriel après l’enregistrement de l’émission Vivement dimanche (diffusée aujourd’hui sur France 2), il est attendu. Quelques "fans" brandissent un appareil photo, un papier ou le magazine Gala, qui lui consacre un article. Le porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire, 34 ans tout juste, signe des autographes, sourit aux photographes, puis s’éclipse à pied avec ses "potes".

Avec 4,08% des voix à la dernière présidentielle, le jeune leader avait déjà ravi la vedette à Arlette Laguiller (Lutte ouvrière, 1,33 %). Neuf ans après elle, voici le "Che sans les poils" - comme certains le surnomment - reçu chez Michel Drucker. Une petite révolution. Quelques trotskistes font la grimace. Mais beaucoup se félicitent : "Cela permet d’élargir notre audience. Cela montre que le phénomène Besancenot n’est pas un coup marketing, mais qu’il correspond à quelque chose de durable, aux aspirations profondes de la société", se réjouit Pierre-François Grond, au bureau politique de la Ligue.

Olivier n’a donc "pas hésité une seconde", profitant de cette occasion pour s’adresser à des millions de téléspectateurs (Arlette en avait réuni cinq en 1999 !) et toucher un public - familial, de classes moyennes - dépassant largement le petit cercle de la LCR (3300 adhérents). Il assure donc. Bouille ronde souriante - "une tête de boys band" selon Anne Roumanoff. Jean et chemise noire. Et un langage simple pour s’attaquer, par exemple, aux grands distributeurs "qui se font des couilles en or". Le facteur de Neuilly facilite l’identification... "Olivier Besancenot, c’est la fraîcheur d’Orangina face à Coca-Cola : un challenger au ton décalé, au look décontracté, qui refuse les codes dominants", décrypte Marcel Botton, l’auteur des Hommes politiques sont des marques comme les autres (éditions du Moment).

"Pas question de suivre le chemin d’Arlette"

Le label Besancenot décolle. Le révolutionnaire récolte désormais 62% de bonnes opinions dans le dernier baromètre Ifop-Paris Match. Ce qui le place en 3e position des personnalités de gauche les plus populaires. Lui qui s’inquiétait de succéder à Alain Krivine, cette "bête de scène", a dépassé son mentor. Dans Vivement dimanche, on le voit ainsi jouant au foot, visitant son club de boxe, ou chez un ami rappeur. Mais aucune image de sa compagne, éditrice chez Flammarion, ou de leur fils.

Le leader de la LCR ne perd pas de vue ses messages politiques. Une question sur ses parents enseignants ? Il rebondit sur l’éducation. Un sketch sur La Poste de Dany Boon ? Il dénonce la privatisation des services publics. L’émission se termine ? Il salue les travailleurs qui l’ont préparée. "Je ne suis pas seul", répète-t-il... avant de donner la parole à deux syndicalistes, témoignant des difficultés du monde ouvrier. Il proclame bien qu’il "milite toujours pour la révolution". Mais sans élever la voix : "La révolution, ce n’est pas une flaque de sang à chaque coin de rue."

Et maintenant ? Le leader populaire assure qu’il ne se vit pas "comme l’éternel candidat à la présidentielle". Pas question de suivre le chemin d’Arlette (six candidatures au compteur). "Même en 2002, il ne voulait pas être candidat, témoigne Alain Krivine. En 2007, il nous a répondu : "J’ai déjà donné, trouvez-en un autre !" Nous l’avons convaincu, mais en promettant que c’était la dernière fois !"

Prochain challenge ? L’édification du NPA, le Nouveau Parti anticapitaliste, qui doit voir le jour fin 2008-début 2009. Ce ne sera pas, dit-on, le parti de Besancenot. L’ambition se veut plus large. "Ce parti n’a pas vocation à fédérer par le haut toutes les organisations existantes, mais à rassembler par le bas toutes les forces anticapitalistes", explique l’intéressé. Il existerait déjà 150 à 200 collectifs locaux. "Leurs réunions attirent deux à trois fois plus de militants que la Ligue", affirme François Sabado, à la direction de la LCR. L’objectif est d’en avoir 250 à 300 pour la première réunion nationale, programmée les 28 et 29 juin, en banlieue parisienne. Un comité de pilotage devrait ensuite se mettre en place. Et, à terme, plusieurs porte-parole.

Certains restent dubitatifs, rappelant que la LCR "a contribué à enterrer la candidature unitaire des antilibéraux à la présidentielle", estimant que le NPA s’apparente "pour l’instant à un fan-club de Besancenot". Christian Piquet, animateur d’un courant minoritaire, dont le poste de permanent au sein de la Ligue a été supprimé, critique : "Olivier pense que le nouveau parti résultera de la rencontre entre la LCR, seul mouvement politique constitué, et des anonymes. Cela me semble trop étriqué." Clémentine Autain, qui postulait pour être la candidate des antilibéraux en 2007, ajoute : "Le danger, c’est que ce nouveau parti ne soit qu’une LCR élargie et relookée." A ses yeux, Olivier Besancenot se trouve à la croisée des chemins : "Soit il veut devenir comme Arlette, une icône populaire, fidèle à la pureté révolutionnaire, aux côtés des luttes sociales, soit il construit un mouvement politique plus large, capable de rivaliser avec le PS."

 
 
 
"Tapis rouge pour Besancenot" ...

Article du Figaro du vendredi 9 mai.

Le leader d’extrême gauche sera l’invité, dimanche, de Michel Drucker.

A ceux que ça « gonflerait » de le regarder cette semaine sur le plateau de « Vivement dimanche », l’émission dominicale animée par Michel Drucker, le leader de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) donne un conseil « vachement simple » : c’est d’éteindre son téléviseur. Il parle comme ça, Olivier Besancenot. Titi parisien, jeune de son temps. Un peu comme on parlerait entre « potes », un mot qu’il emploie plus volontiers que « camarades ». Mais qu’on ne s’y trompe pas. Derrière ses airs juvéniles et son éternelle décontraction, Olivier Besancenot n’est pas un tendre, ni un homme de compromis. « La gauche qui ne lâche rien », c’est lui, dit-il souvent.

À ses détracteurs de la « gauche modèle » qui, à l’instar de Christian Picquet, chef de file de la tendance minoritaire de la LCR, lui reprochent d’avoir accepté de participer « à une émission de divertissement » au risque « d’appauvrir, voire de dépolitiser le débat public », Olivier Besancenot répond en haussant les épaules. « Je ne suis pas né en me disant qu’un jour je passerais à la télé. Si je suis là, aujourd’hui, c’est pour parler d’un certain nombre d’engagements, de causes, devant des millions de gens », a-t-il expliqué mercredi lors de l’enregistrement de l’émission, au Studio Gabriel, situé à deux pas de… l’Élysée.

Pragmatique donc, le très médiatique Olivier Besancenot. Les téléspectateurs qui, dimanche, espéreraient en savoir plus sur son univers familial en seront pour leurs frais. Parmi ses invités, pas de parents, ni de people, mais des anonymes brisés par la vie. Comme ces deux femmes syndicalistes, l’une d’une entreprise aujourd’hui fermée à Valence, l’autre d’une entreprise métallurgique de la région lilloise, qui se demandent comment on peut vivre aujourd’hui en France avec moins de 1 000 euros par mois.

Sur sa vie privée, tout au plus rappelle-t-il que ses parents, aujourd’hui retraités, étaient dans l’enseignement. Elle, psychologue scolaire. Lui, professeur de physique. On découvre la profession de sa sœur, hôtesse de l’air, et de son frère, informaticien. Sur sa compagne et son fils de quatre ans et demi, rien. Pas même une photo. Ah si ! Après les révélations de L’Express, selon lesquelles lui-même et sa petite famille auraient été espionnés d’octobre 2007 à janvier dernier par une officine privée, une plainte contre X a été déposée pour atteinte à la vie privée. « Je ne suis pas pleurnichard, mais c’est pas très agréable de savoir qu’on a été suivi pendant des mois », concède-t-il, assurant encore que « ces coups de pression ne fonctionneront pas » pour le faire renoncer à son engagement.

Sur son enfance, pas grand-chose non plus. Juste une photo. Lui, mignon blondinet, mèche sur le front. Le regard déjà ferme. Seule concession privée accordée au public familial de Michel Drucker, le témoignage, sur le plateau, de Pierre, son ancien instituteur. Lui-même vieux militant trotskiste ! « Ce qu’il voulait déjà, c’était être actif . » On découvre ainsi que le jeune Olivier donnait, « bien évidemment gratuitement », des cours de soutien en mathématiques aux camarades en difficulté de son collège. Son engagement politique débute alors qu’il n’a que quatorze ans. C’était auprès de SOS Racisme. Puis ce sera la LCR avec son mentor, Alain Krivine. Étudiant salarié, déjà à La Poste, Olivier Besancenot quitte la fac après une licence d’histoire et de nombreuses mobilisations étudiantes. « Un vrai charisme »

Malgré ces maigres confidences, Michel Drucker glisse, en coulisse, avoir en toute modestie trouvé l’émission intéressante. « Si il y a une émission qui n’est pas people, ni glamour, c’est bien celle-là », dit-il. « Olivier Besancenot a un vrai charisme, il occupe l’espace, il n’est pas là par hasard et je pense que beaucoup de gens seront touchés par sa sincérité », confie l’animateur vedette, dont c’était la 386e émission. Olivier Besancenot, lui, peut jubiler. Il a obtenu que rien, ou très peu, ne filtre de sa sphère intime. Deux mois de négociations entre l’équipe de Michel Drucker et la direction de la formation trotskiste auront eu raison de l’éventuelle curiosité des téléspectateurs.

En revanche, il a pu, dans cette émission de grande écoute, dénoncer en toute tranquillité « la grande distribution qui se fait des couilles en or », le prix des laitues qui « coûtaient avant un franc, aujourd’hui un euro », ou encore les délocalisations, ou la pénibilité du travail. Face à lui pas de contradicteur  Michel Drucker, toujours souriant, opine parfois du chef en écoutant ses propos et un public en grande partie acquis d’avance. Dans la salle, une cinquantaine d’invités ont été choisis par la direction de la LCR elle-même. Avant l’arrivée de l’« invité vedette », traité en tant que tel, un chauffeur de salle a fait répéter le public. Pour apprendre à applaudir « bien fort »…

Même lorsqu’en fin d’émission, il est interrogé par Claude Sérillon, Olivier Besancenot est resté maître du jeu. Du moins, maître du message qu’il souhaitait faire passer. Quitte à éluder. Extrait de l’échange :

« Rêvez-vous toujours du grand soir ?

- Je milite pour la Révolution.

- C’est-à-dire pour une insurrection armée ?

- C’est à la population d’y arriver d’une manière ou d’une autre (…). Je crois aux luttes sociales. Pour moi, la Révolution, ce n’est pas une flaque de sang à chaque coin de rue. Maintenant, la question de la violence, j’aimerais qu’on la pose au pouvoir. La violence, aujourd’hui, ce sont les expulsions. »

Encore interrogé sur le nouveau parti anticapitaliste qu’il souhaite créer et qui irait au-delà de la LCR, Olivier Besancenot est resté flou. Au point que Claude Sérillon finit par voir en lui « plutôt un supersyndicaliste » à la pointe des luttes, qu’un véritable chef de parti « qui aurait une véritable analyse politique, comme par exemple sur les institutions ». Seul le chroniqueur gastronomique Jean-Pierre Coffe osera véritablement une petite moquerie : « Vous êtes tellement idéaliste et utopiste, qu’en face de vous, j’ai l’impression d’avoir dix-huit ans, c’est ça qui me plaît chez vous. » Nouvelle popularité

Face à ce véritable tapis rouge déroulé pour le leader de la LCR, la « gauche modèle », qui avait émis des doutes sur sa participation, pourra donc aller se rhabiller. Pour un peu, vue de cette petite lucarne, il disputerait presque à Michel Drucker son statut de « gendre idéal » ! Toujours sincère, toujours à se révolter des injustices de ce monde. Le « petit facteur » de Neuilly, qui rappelle au passage être le seul responsable politique à ne pas vivre de la politique « la politique ne doit pas être un métier, sinon on devient dépendant des mandats afin d’en vivre » , a gagné son pari : développer ses luttes, durant un après-midi entier sur une chaîne publique. Une occasion inespérée pour lui : l’émission est en moyenne regardée par 2 à 2,5 millions de téléspectateurs.

Surtout, il parvient à apparaître comme l’opposant le plus déterminé à Nicolas Sarkozy en occupant un espace médiatique laissé, selon lui, vacant par un « Parti socialiste qui devrait arrêter de nous faire croire que l’objectif de la gauche aujourd’hui, c’est 2012 ». « L’objectif, c’est d’arrêter tout de suite les délocalisations, de régulariser tous les sans-papiers (…), pas de savoir qui sera candidat dans quatre ans », martèle-t-il. Cette semaine, par exemple, Le Nouvel Observateur lui a consacré sa une, L’Express pas moins de cinq pages. Dimanche dernier, il était l’invité de Laurence Ferrari sur Canal +. Son passage sur France 2 éclipse dans les médias la fête annuelle que la formation d’Arlette Laguiller, Lutte ouvrière, tient ce week-end en son château de Presles…

Selon notre sondage OpinionWay paru cette semaine (nos éditions de lundi), si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche, le porte-parole de la LCR doublerait son score de 2007 (8 % contre 4 %). Soit des intentions de vote loin, très loin devant ses « amis » de la gauche de la gauche : 2 % pour la communiste Marie-George Buffet, 2 % pour l’altermondialiste José Bové, 1 % pour la trotskiste Arlette Laguiller et… 0 % pour Gérard Schivardi soutenu par les lambertistes du Parti des travailleurs.

La question pour Olivier Besancenot, aujourd’hui, est de savoir quoi faire de sa nouvelle popularité auprès des Français. La réponse n’est pas évidente. N’étant pas homme de compromis, sectaire disent certains, il a toujours refusé tout rapprochement avec la gauche de gestion. Au point de devenir malgré lui l’allié objectif de la droite. Un clou dans la chaussure du Parti socialiste, comme le Front national le fut en son temps pour le RPR.

Rodolphe Geisler

(vidéo) MAI 68 - MAI 2008

 
FILM "Mai 68: une histoire sans fin"
 
Images de Mai 68 et de mobilisations récentes avec des interviews d'acteurs des événements de l'époque. Mai 68 nous parle d'aujourd'hui...

(vidéo) 1er mai anticapitaliste à Paris

 
Un 1er mai anticapitaliste à Paris
envoyé par E_varlin

(Vidéo) france 2: Besancenot espionné!

 
O. Besancenot espionné

(vidéo) Besancenot sur Canal +

 
Olivier Besancenot invité de Dimanche +
envoyé par E_varlin
5/3/2008

C’est dans la rue qu’ça se passe...

 

Sur une musique de Jolie môme ! et leur site et ici

Manifestation du 1er mai à Paris  

Manifestation du 1er mai à Paris. Le Nouveau parti anticapitaliste a réalisé son premier cortège.

5/1/2008

Nouveau parti? un entretien avec Daniel Bensaïd

 
NPA : un entretien avec Daniel Bensaïd dans la revue "Lignes"...

Entretien avec Sébastien Raimondi et Michel Surya.

Lignes : Généralement, Lignes ne se préoccupe guère de stratégie politique et ne s’est jamais réellement soucié des échéances électorales. L’occasion se présente toutefois de le faire ici avec toi, dans le cadre de cet ensemble de textes réuni autour des idées de « décomposition et de recomposition politiques », parce que tu occupes une position qui est tout à fait singulière parmi nous, position qui te fait être intellectuel « pur », si j’ose dire – auteur de nombreux livres de théorie critique et de philosophie, et, en même temps, un militant de la Ligue communiste révolutionnaire – en quelque sorte un intellectuel militant. Ce qui nous intéresse, c’est cette éventualité, plusieurs fois envisagée par vous, à la Ligue, éventualité aujourd’hui rendue publique, de la constitution d’un parti nouveau et élargi, d’un parti ou d’un rassemblement – tu diras quel mot convient. Nous pourrions utilement commencer par évoquer l’ancienneté de ce projet. Il y a plus de dix ans que tu en parles désormais, depuis 1995, je crois. Qu’est-ce qui a fait qu’à ce moment-là, dans votre réflexion collective, vous l’envisagiez comme possible et comme nécessaire ? Et pourquoi cela n’a-t-il pas fonctionné ?

Daniel Bensaïd : Cette idée est même antérieure à 1995. Elle est née d’un constat : la « chute du Mur de Berlin » et l’implosion de l’Union Soviétique n’avaient pas accouché du scénario de relance d’un socialisme démocratique, sur lequel misait, historiquement, le courant dont la Ligue provient. Dans les années 30, Trotski, formulait deux hypothèses quant à ce qui résulterait de la guerre. Soit une Révolution anti-bureaucratique remettrait en marche le processus engagé au lendemain de la Première Guerre mondiale ; soit, au contraire, le régime soviétique serait renversé et le capitalisme restauré. Ni l’une ni l’autre ne s’est produite en réalité. En tout cas, pas dans les formes et les échéances envisagées. On mesure maintenant que 1989 parachevait une contre-révolution à l’œuvre depuis très longtemps. Le maniement trop simple des termes « révolution » et « contre-révolution » pousse à imaginer la contre-révolution comme un événement symétrique et aussi indentifiable qu’une révolution. Or, Joseph de Maistre a émis cette idée, qui paraît fort juste, suivant laquelle une contre-révolution, ce n’est pas une révolution en sens contraire, mais « le contraire d’une révolution ». C’est donc d’un processus asymétrique qu’il convient de parler. Il a commencé dès la fin des années vingt, et il était largement consommé au moment où survinrent les événements de 1989 et 1991, qui n’en sont jamais que le dénouement. Le constat dont nous partions au seuil des années 90, c’est donc que ces événements-là marquaient une cassure historique. Les fantômes de Boukharine ou de Trotski ne sont pas sortis alors du placard, ils n’ont pas représenté des références pour les nouvelles générations politiques en Union Soviétique ou en Europe de l’Est. La mémoire aussi avait été défaite. La plongée dans les mirages de la mondialisation libérale a été immédiate, et les oppositions au stalinisme de l’entre-deux-guerres, à tort ou a raison – à tort, bien sûr, de mon point de vue – ont été ensevelies sous les ruines de cette période. Dès la fin des années 80 (on pouvait déjà le pressentir sous Gorbatchev) et, pour prendre un repère sur les dates, dès 89 et 91, l’idée était donc qu’on entrait dans une époque nouvelle. Les anciennes délimitations qui avaient justifié la constitution de courants ou d’organisations politiques – sans être devenues complètement caduques – n’opéraient plus de la même manière. L’ordre du jour était donc à la nécessité de penser une reconstruction programmatique et un nouveau projet politique, dans son contenu comme dans ses formes organisées. Le problème s’est donc posé dès 1989-1991. Les grèves de l’hiver 1995 ont commencé à laisser entrevoir la possibilité que des équipes militantes, syndicales, associatives s’engagent dans une perspective de ce type. Mais cette possibilité a tourné court. Elle été rapidement avortée par la victoire - effet différé des grèves de 95 et de la dissolution chiraquienne de l’Assemblée nationale - de la gauche en 1997. Cette victoire électorale a canalisé une bonne part des énergies libérées lors grèves de l’hiver 95 et des mobilisations de l’hiver 97 contre les lois Pasqua-Debré. Les organisations syndicales ont été pour la plupart re-polarisées par le « dialogue social » avec le gouvernement Jospin, neutralisées au nom du réalisme gouvernemental et d’une politique du moindre mal (qui a tout de même abouti à un Le Pen à 17 % en 2002 !). Ceci dit, si la formule « à nouvelle période, nouveau programme et nouveau parti », est clairement énoncée au début des années 90, ce besoin avait commencé à se faire sentir dès la décennie antérieure. En 1988, quel que soit le bilan que l’on en ait tiré, la tentative de campagne unitaire à gauche de la gauche autour de la candidature Juquin s’inscrivait déjà dans ce type de préoccupation.

Lignes : Il y avait dans votre projet des années 90 l’idée de fédérer tous ceux qui s’étaient constitués en collectifs, je pense aux collectifs des Sans, qui apparurent à ce moment-là. Autrement dit, il se serait agi de vous ouvrir à tout ce qui faisait de politique en dehors des partis.

Daniel Bensaïd : Tout au long des années 90, des différenciations sont apparues au sein de la gauche de gouvernement. Plusieurs générations de rénovateurs et de refondateurs ont émergé du Parti communiste. Que l’on songe ce que sont devenus trois de ses quatre ministres de 1981 : Marcel Rigoud, Anicet Le Pors, Charles Fiterman, et bien d’autres dirigeants comme Pierre Juquin, Claude Poperen, André Fizbin… Du Parti socialiste sont sortis Chevènement et le Mouvement des citoyens. Tout cela s’est traduit par des tentatives de regroupements, dont déjà une campagne unitaire pour un « Non de gauche » lors du référendum sur le Traité de Maastricht en 1992. Mais ces ruptures sont restées éphémères. La plupart ont été satellisées par le Parti socialiste (la logique électorale des institutions de la Ve République pèse fortement dans ce sens), quand elles n’ont pas connu des trajectoires encore plus erratiques (que l’on songe à celle de Max Gallo). Il fallait en tirer les conclusions. Force était de constater les ressources militantes déterminantes pour un renouveau ou à une reconstruction se trouvaient essentiellement dans la fermentation des mouvements sociaux, dans leur pluralité et dans les formes nouvelles que leur donnaient l’émergence de collectifs comme ceux des Sans – sans travail, sans logis, sans papiers, sans droits. C’est d’ailleurs ce que symbolisa alors l’engagement de Pierre Bourdieu. La problématique sur laquelle s’étaient construites les oppositions politiques, notamment l’Opposition de gauche au stalinisme, dans les années 30 et 50, était que le mouvement ouvrier ne disposait pas de la direction et de l’expression politiques qu’il méritait. Il s’agissait donc seulement de changer la tête sur corps resté fondamentalement sain. Le début des années 90 a montré que les dégâts du stalinisme se révélaient à l’épreuve de la durée beaucoup plus profonds qu’on ne l’avait imaginé. Il ne s’agissait pas d’un long détour ou d’une parenthèse sur la voie royale de l’histoire, mais d’une véritable bifurcation, dont les effets se feront sentir encore longtemps. C’est à une reconstruction à tous les niveaux, social, syndical, associatif, jusqu’aux formes de représentations politiques, qu’il fallait désormais s’atteler.

Lignes : Quel accueil a reçu votre proposition alors ? L’élection de Jospin a-t-elle constitué l’unique obstacle à s’être dressé contre, ou a-t-elle aussi suscité la méfiance, la suspicion – politiques, idéologiques ?

Daniel Bensaïd : Peut-être, d’abord, la condition nécessaire – mais non suffisante -, autrement dit l’accumulation de nouvelles expériences de luttes fondatrices, n’était-elle pas remplie. Il existait, certes, un début de remobilisation sociale, mais pas un élan tel qu’il aurait permis de surmonter les obstacles politiques réels. La différence, par rapport à aujourd’hui, c’est qu’à l’époque nous considérions - à juste titre je crois – que, pour qu’un projet d’organisation soit crédible, il devait apparaître à la fois comme une convergence de courants politiques provenant d’histoires et de trajectoires différentes, et comme leur dépassement. La pluralité était donc une des conditions de crédibilité, faute de quoi – et le problème demeure aujourd’hui – le risque était grand d’en rester un simple élargissement, un relookage ou une opération d’affichage et de communication. Les échéances électorales ont été déterminants pour tester la détermination de ceux et celles qui étaient susceptibles d’être intéressés, leur capacité à tenir la cohérence entre les paroles et les actes, ou, au contraire, leur facilité à céder aux sirènes institutionnelles et à se perdre dans des alliances tactiques sans lendemain. Au fil des années, d’échéances électorales en échéances électorales, la conclusion n’a cessé de se confirmer. La victoire électorale de la gauche en 1997, par exemple, a réintégré dans l’aire de la politique gouvernementale une large part des mouvements sociaux apparus au début des années 90 et notamment en 95. Pour les organisations politiques, le choix était de participer ou non au gouvernement de la gauche plurielle, d’être solidaire de sa politique ou de s’y opposer, sur les privatisations, les sans-papiers, le Traité d’Amsterdam, les modalités d’application des 35 heures. Ce type de choix n’a cessé de se répéter depuis. C’est une des raisons qui ont fait échouer la perspective pourtant souhaitable d’une candidature unitaire de la gauche radicale à la présidentielle de 2007. Il était illusoire d’imaginer que le « Non de gauche » de 2005 au Traité constitutionnel européen constituait une base suffisante pour constituer un projet de société commun. On a vu, dès le congrès socialiste du Mans, en été 2005, la quasi totalité des « nonistes » socialistes rentrer dans le rang de la « synthèse » ! Nous avons clairement affirmé, au contraire, que nous n’étions pas synthétisables dans une nouvelle mouture de la gauche plurielle qui referait la même chose que le gouvernement Jospin, ou pire encore, avec Dominique Strauss-Kahn ou avec Ségolène Royal. Il fallait donc définir un projet solide sur les questions majeures (la justice sociale, le partage des richesses, l’Europe, la guerre, l’immigration), mais aussi se mettre d’accord sur les alliances compatibles avec un tel programme. Il s’est vérifié au cours de la campagne que le Parti communiste était Ségo-compatible, et disponible à un remake de la gauche plurielle, et, de manière plus surprenante, que José Bové était sensible à l’ouverture royale au point d’accepter une mission para-gouvernementale de la candidate sans même attendre le deuxième tour de la présidentielle. Ces accommodements ne pouvaient que brouiller les lignes de partages qui commençaient à peine à se redessiner, et désorienter ceux et celles qui reprenaient goût à la politique. Ils étaient donc exclus. Olivier Besancenot était à l’évidence le meilleur des candidats pressentis, par pour une question de « look » comme on l’entend trop souvent, mais par sa clarté et sa fermeté sur le fond, par son expérience sociale, par sa démarche collective, y compris par son potentiel électoral. La suite l’a confirmé. Aux yeux de partenaires éventuels, son principal défaut était finalement son appartenance partisane. Mais, au-delà de ses talents personnels, les qualités qu’on lui reconnaît volontiers n’existent pas malgré mais aussi à cause de cette appartenance, de son implication dans une histoire et une expérience collectives. Le problème du rapport aux institutions a été déterminant dans le choix des uns et des autres. J’entends bien les arguments qui consistent à dire qu’un parti disposant de positions dans des municipalités de gauche peut y conduire des politiques sociales différentes de celles de la droite (même s’il arrive qu’ils mènent, sur l’immigration et l’emploi, par exemple, des politiques aussi discutables que la droite). Leur souci de conserver ces positions peut être entendu. Mais on sait très bien qu’un projet de reconstruction d’une gauche non reniée et non frelatée passera inévitablement par une cure d’amaigrissement institutionnel. Il faut savoir si l’on est prêt à en payer le prix et à sacrifier quelques succès éphémères à un projet de reconstruction aussi « durable » que le développement du même nom. Il faut choisir. S’engager sur le moyen et le long terme, dans une action qui redonne une cohérence à la parole politique, et confiance en elle. Préserver à tout prix des positions acquises, c’est forcément, dans l’état actuel des rapports de forces sociaux et électoraux, se résigner à une position subalterne et auxiliaire de la principale force de gauche, le Parti socialiste, en être otage et caution sans peser réellement sur sa politique. C’est ce qu’est encore en train de vérifier en Italie la participation de Rifondazione comunista au gouvernement de Romano Prodi. D’où l’idée, aujourd’hui, de débloquer la situation par le bas, en misant sur de nouvelles générations militantes dans les entreprises, dans les universités, dans les banlieues. Quelque chose se passe. Avant tout, la perte de légitimité du discours libéral. Son discours triomphant du début des années 90 – promettant une ère de paix, de prospérité, etc. –, ne marche plus. La remobilisation sociale s’est traduite dans un premier temps par un essor de mouvements, assorti d’une grande méfiance (compréhensible) envers toute forme de représentation et d’organisation politiques. Cette méfiance colporte cependant, à mon avis, l’illusion consistant à déduire les phénomènes de bureaucratisation des formes organisationnelles, notamment de la « forme parti ». Or, la bureaucratisation est un phénomène beaucoup plus profond – et beaucoup plus grave – dans les sociétés modernes. Elle est liée à la division sociale et technique du travail, à la professionnalisation de la politique, à la privatisation des savoir, à la complexité des rapports sociaux. Elle ne traverse pas seulement les partis, mais tout autant, voire plus, les appareils syndicaaux, où les cristallisations matérielles sont considérables, et même les organisations non gouvernementales ou associatives dès lors qu’elles sont largement subventionnées, sans parler des appareils et administrations d’Etat. Le problème est donc bien plus vaste. A la fin des années 90 et au début 2000, l’expérience a été faite des limites de ce que d’aucuns ont cru être une autosuffisance des mouvements sociaux. Des limites, si l’on veut de « l’illusion sociale » opposant la pureté d’une action sociale saine aux impuretés et aux salissures de l’engagement politique. Les attentes sociales qui ne parviennent pas à trouver de réponses sur le terrain social se reportent alors (souvent de manière minimaliste) sur le terrain électoral. Cette demande de politique, au sens large du terme, il faut y répondre autrement que par un discours résigné au moindre mal (le « tout-sauf » - Berlu ou Sarko), et autrement qu’en prenant le dernier wagon du dernier train d’une gauche à l’agonie. Le besoin urgent d’un nouveau parti est inscrit dans la logique de la situation : une droite de droite se propose, par des contre-réformes brutales, d’aligner le pays sur la norme libérale de la mondialisation ; une gauche du centre s’aligne, quant à elle sur la norme d’une social-démocratie convertie au libéralisme (tempéré ou non) : New Labour en Angleterre, Nouveau centre en Allemagne, Parti démocratique en Italie. Cette situation solde la défaite historique des politiques d’émancipation au XXe siècle. L’entrée en masse sur le marché mondial du travail de centaines de millions de travailleurs dépourvus de droits et de protections sociales va peser durablement sur les rapports de forces entre le capital et le travail. Quant à l’évolution des courants traditionnels de la gauche, elle semble difficilement réversible. Au vu de cette situation désastreuse, nous prenons nos responsabilités. Nous sommes bien conscients des difficultés. Et d’abord celle de s’atteler à la construction d’un nouveau parti, si ce n’est à froid, du moins dans un contexte défensif et non pas d’essor impétueux des mouvements sociaux. Il y a, certes des résistances et des luttes importantes, mais la plupart s’achèvent par des défaites. L’autre grande difficulté, c’est l’absence de partenaires significatifs à l’échelle nationale. Certains répondent à notre proposition par le silence ou se défaussent de crainte qu’il s’agisse d’une simple opération de rénovation de la Ligue. Ceux-là ont la vue basse. Plutôt que de se réfugier dans la méfiance et dans la crainte, ils devraient au contraire se réjouir que la Ligue prenne cette initiative au lieu de se contenter de gérer frileusement son (petit) capital électoral. Et, plutôt que de bouder sous de mauvais prétextes, ils devraient engager sans tarder la discussion sur le fond : un nouveau parti, sur quel programme ? pour quoi faire ? avec quelles alliances en vue ? et quelles garanties de fonctionnement démocratique ? Si, au bout du compte, la tentative ne devait aboutir qu’à un élargissement de la Ligue, ceux qui tergiversent et se dérobent sous de faux prétextes en porteraient la responsabilité. Nous aurons, quant à nous, essayé. Et si nous le faisons, c’est parce que nous venons d’un courant historique qui se pose depuis longtemps cette question, qui a dû porter longtemps, dans l’adversité, les lourds bagages de l’exil, et qui perçoit les possibilités de la conjoncture. Nous avons hérité d’une vision de l’histoire qui ne cède pas au culte post-moderne de la politique en miettes, d’un présent rétréci, sans passé ni lendemain, d’un faux réalisme, « ici et maintenant », sacrifiant la stratégie à la tactique, le but au mouvement, et qui finit par construire des châteaux de sable en Espagne au nom d’une « culture de la gagne ». Il serait sans doute plus simple de gérer prudemment un simple renforcement de Ligue, mais ce serait manquer aux obligations de la situation. Il est possible que nous ne parvenions pas à notre objectif, ou que nous ne l’atteignions que partiellement. Sauf en de rares circonstances, on ne multiplie pas les forces militantes comme les fameux pains bibliques. En nous attelant à la tâche, nous savons que le chemin sera long. Si peu fiables et si discutables soient-ils, les sondages indiquent, fusse de manière surévaluée, une attente politique confuse. Nous visons au moins à réduire le grand écart entre le potentiel qu’exprime la popularité d’Olivier Besancenot et la faiblesse des forces organisées réellement existantes. Au vu de ce que peuvent faire quelques milliers de militants, on imagine ce que pourraient déjà le double ou le triple. Mais l’objectif d’un nouveau parti est qualitatif autant que quantitatif. Il s’agit de créer un parti populaire, enraciné dans les entreprises, les quartiers, les lieux d’étude, fidèle à la composition et à la diversité sociale et culturelle de ce pays (car c’est un problème majeur du champ politique en France : ses acteurs ne sont pas à l’image de la société). Il y a un danger, que cet effort nécessaire de mutation sociologique se fasse au détriment de la réflexion, laquelle n’est pas indexée sur la même durée, sur les mêmes urgences, et demande d’autres outils. Sera-t-on capable de tout faire en même temps ? D’élargir les capacités d’intervention, et de se doter en même temps de lieux de réflexion, de formation, de supports, de publications, revues en ligne, d’une politique d’édition ? Il ne s’agit pas de faire une organisation où les intellectuels – appelons-les ainsi même si la catégorie est assez inappropriée du fait de l’extension du travail intellectuel à bien des domaines de l’activité sociale – servent uniquement de pétitionnaires. Non, un travail spécifique doit être fait pour livrer bataille sur le champ idéologique et culturel. Il faut arriver à surmonter ce qui a constitué l’un des problèmes spécifiques du mouvement ouvrier, qui trouve son origine dans les expériences traumatisantes de Juin 1848 et de la Commune : une culture ouvriériste, entretenue par l’anarcho-syndicalisme, exploitée par le Parti communiste sous prétexte de « bolchévisation », avec en contrepartie sa méfiance envers les intellectuels toujours suspects d’être en puissance des traîtres à la classe. Ce que l’on pourrait appeler le syndrome Nizan…

Lignes : Quels pourraient être les fondements programmatiques d’un tel parti, et s’agit-il d’un adieu au trotskysme historique ?

D.B. : Il ne s’agit pas de faire passer aux membres d’un futur parti un examen d’entrée, en récitant le Manifeste communiste de 1848 ou le Programme de transition de 1938, mais de se rassembler autour d’un accord sur la manière d’affronter les grands événements en cours. Nous ne demanderons pas à nos partenaires éventuels d’endosser une histoire qui n’est pas la leur, mais de répondre ensemble aux grands défis de la situation nationale et mondiale, ce qui ne saurait se réduire à des accords éphémères sur une profession de foi électorale, mais doit être vérifié dans l’action quotidienne. Certains ont l’impression d’innover en proposant de dépasser l’opposition artificielle entre réforme et révolution. Ils enfoncent, ce faisant, des portes depuis longtemps ouvertes (depuis au moins le débat des années vingt dans l’Internationale communiste sur les revendications dites transitoires). Il n’y a pas de contradiction entre les réformes et la révolution. Les réformes ne sont pas, en soi, « réformistes », indépendamment de leur dynamique et des rapports de force dans lesquels elles s’inscrivent. En revanche, il y a une opposition stratégique entre le réformisme cristallisé, celui qui conçoit le capitalisme comme l’horizon indépassable de notre temps et limite son ambition à l’amender ; et la volonté maintenue de « changer le monde » en opposant terme à terme une logique de solidarité, de service public, de bien commun, d’appropriation sociale, à la logique dominante du calcul égoïste, de l’intérêt privé, de la concurrence (et de la guerre) de tous contre tous. Avec ou sans les mots pour le dire, cela signifie en pratique que le parti que nous voulons serait en pratique anticapitaliste, c’est-à-dire à mes yeux communiste et révolutionnaire, sans que pour autant il ait résolu l’énigme stratégique des révolutions du XXIe siècle. Les définitions stratégiques se feront chemin faisant, au feu de l’expérience, à la manière dont les controverses stratégiques du mouvement ouvrier ont pris forme au fil des XIXe et XXe siècles à l’épreuve des révolutions de 1848, de la Commune de Paris, des guerres mondiales, des révolutions russe et chinoise, de la guerre civile espagnole, du Front populaire ou de la Libération. Quant à notre héritage spécifique, celui d’une longue lutte contre le stalinisme et le despotisme bureaucratique, malgré l’énorme part de nouveauté qui caractérise la situation mondiale depuis une quinzaine d’années, il reste dans une large mesure fonctionnel. Nous assistons sans doute de la fin d’un cycle dans l’histoire des mouvements d’émancipation. Mais on ne repart pas de rien et on ne recommence pas de zéro. Le XXe siècle a eu lieu. Il serait imprudent d’en oublier les leçons. Sous réserve d’inventaire, à condition de ne pas le considérer comme un placement boursier, notre héritage politique et théorique vivant sera ce qu’en feront les héritiers. Il s’agit de partir de ce qu’il y a eu de meilleur pour aller de l’avant. C’est d’autant plus facile pour nous que nous n’avons jamais été dans une identification exclusive ou dans le culte d’un père fondateur. « Trotskistes », si l’on veut, mais notre souci de longue date consiste transmettre, dans sa diversité, l’histoire et la culture du mouvement ouvrier, aussi bien Lénine et Trotski que Blanqui, Rosa Luxemburg, Sorel, Jaurès, Labriola, Gramsci, Nin, Mariategui, Guevara, Fanon, Malcolm X, et bien d’autres, non seulement des révolutionnaires mais des réformistes sérieux. Ces références ne sont pas équivalentes, elles ne n’ont pas pesé du même poids dans les épreuves historiques, mais elles constituent une culture commune. Sans relativiser l’importance de ses propres acquis, la Ligue est donc prédisposée par cette approche à leur dépassement ou à leur trans-croissance. La question d’une recomposition politique s’est déjà posée, notamment dans les années trente ou dans les années soixante. Les forces nouvelles émergentes étaient même alors (sous l’impact de la guerre d’Algérie, de la révolution cubaine, de la guerre d’Indochine) plus importantes et plus vigoureuses qu’aujourd’hui. Dans les années 30, les fractures dans la social-démocratie se sont traduites par la formation de partis comme le POUM en Espagne, l’ILP en Grande-Bretagne, le SAP en Allemagne ou en Hollande, par l’apparition de courants comme le pivertisme en France. Dans les années soixante, l’impact des luttes de libération nationale, les guerres d’Algérie et d’Indochine, la révolution cubaine, on suscité des ruptures de gauche dans les Partis communistes en Asie ou en Amérique latine, stimulé une radicalisation étudiante massive. Il y eut les Blacks Panthers, les conférences de l’Olas, les échos mythifiés de la révolution culturelle… Certains en conçurent alors l’illusion d’une absolue nouveauté, comme si cette vague effaçait les références et les clivages du passé. La suite a montré qu’il n’en était rien. Dans la dialectique du nouveau et de l’ancien, selon une formule de Deleuze qui m’est chère, on recommence toujours par le milieu. A la différence d’autres courants qui s’en réclament, nous n’avons jamais fait de la référence au troskysme un fétiche. C’est un terme réducteur, forgé par l’adversaire. Nous l’avons assumé et l’assumons sans honte, avec fierté même, par défi. Mais s’il s’avérait que nous avons trimballé, et trimballons encore, dans notre héritage des bagages inutiles, des signes identitaires sans pertinence pratique, il faudrait y voir une manière de cultiver une singularité artificielle, donc sectaire, dont il faudrait se débarrasser au plus vite. Or, qu’il s’agisse de la question de la révolution permanente (opposée aux utopies du « socialisme dans un seul pays »), de la lutte contre le fascisme, du danger bureaucratique au sein du mouvement ouvrier, de la question des fronts populaires, de l’internationalisme, ou des principes démocratiques devant régir une organisation, les références fondatrices sont toujours actuelles. Notre histoire ne se réduit pas à celle d’une opposition de gauche au stalinisme, de sorte que la disparition de ce dernier suffirait à les rendre caduques. Ce qui a disparu, c’est l’Union soviétique et ses satellites. Pour ce qui est du danger de gangrène bureaucratique, c’est une autre affaire. Le problème, au fond, c’est que le stalinisme ou le maoïsme étatiques ne sont pas réductibles à « une déviation » théorique ou idéologique. Ce sont des variantes historiques d’un phénomène bureaucratique massif présent sous différentes formes dans les sociétés contemporaines. Nous tournons une page, nous ouvrons un nouveau chapitre, mais nous n’effaçons pas les précédents, et nous n’avons pas changé de livre. Il s’agit de se dépasser en conservant ce qu’il y a eu de meilleur dans les différentes traditions des mouvements d’émancipation, communistes, libertaires, conseillistes. La Ligue n’est, dans cette perspective, ni une fin ni un obstacle, mais un point d’appui indispensable. L’un des problèmes est que nous ne sommes pas encore assez fort pour entraîner des partenaires nationaux potentiels qui hésitent ou rechignent, et que nous sommes pourtant trop forts à leurs yeux au point de redouter de notre part un comportement hégémonique. Comme nous n’allons pas rapetisser et nous faire discrets pour les rassurer, la seule solution, c’est de devenir plus forts pour entraîner les hésitants et détacher les réticents de l’orbite social-libérale dont ils restent captifs.

Lignes : Tu as souligné les difficultés du projet. Comment les surmonter ?.

D.B. : Les modalités d’un « processus constituant », ses formes organisationnelles, dépendent de l’éventail des partenaires, selon qu’il s’agira d’individus ou de courants, nationaux ou locaux, etc. Ce qui en revanche dépend de nous, c’est l’état d’esprit et la manière d’aborder ce processus. Il est illusoire de croire que l’on est plus rassurant (ou séduisant) en jetant préventivement du lest, et que, moins on en dit, plus le projet est attractif. On constate au contraire, chez ceux qui s’interrogent sur le bilan des expériences passées, anciennes ou récentes, et sur la façon d’affronter une situation désastreuse, un grand besoin de clarté, de connaissances, de réflexion. Un discours minimaliste pourrait même devenir suspect de manœuvre, ou de manipulation paternaliste. Le meilleur levier dont nous disposions en l’état actuel, c’est l’expérience et la détermination de quelques milliers de militants, c’est un collectif, des convictions et un savoir faire partagés. Nous pouvons et devons prendre le risque d’engager cet acquis dans une initiative audacieuse. Mais il y a une différence entre un risque et une aventure, entre un pari raisonné et un va-tout. Nous voulons nous dépasser (pas nous supprimer). Malgré ses mauvais plis, ses inerties (toute forme organisée génère ses conservatismes immunitaires), la Ligue n’est pour cela ni un boulet ni handicap, mais le meilleur levier existant, de même que la candidature d’Olivier n’était pas un pis-aller ou une candidature par défaut, mais la mieux à même d’ouvrir un nouvel espace politique. S’il parvenait à rassembler des partenaires significatifs, un nouveau parti impliquerait sans doute des compromis. Mais les compromis ne sont pas préventifs. Ils ne sont pas un point de départ ou un préalable, mais au contraire l’aboutissement de discussions et de confrontations franches et loyales. Nous ne demandons à personne à l’entrée de ce processus de renoncer à son histoire ou de renier ses convictions. Personne, réciproquement, ne saurait exiger de nous un strip-tease programmatique préventif, et nous n’avons pas nous-mêmes à changer d’habits et à nous travestir. Si nous avons fait ce que nous avons fait jusqu’à présent, et si nous faisons aujourd’hui cette proposition, c’est précisément parce que nous sommes ce que nous sommes, et parce que nous venons d’où nous venons. Pour peu que nous avancions sur la voie d’un nouveau parti, les formes dépendront de ces avancées. Elles ne sont pas fixées d’avance. Diverses hypothèses sont ouvertes : un parti pluraliste avec droit de tendance, un front d’organisations ou de courants comme le Bloc de Gauche au Portugal, etc. Il est inutile de préjuger des résultats d’un processus qui n’est même pas engagé, et de spéculer sur les solutions à un problème dont les termes ne sont pas encore posés. En revanche, nous avons assez d’expérience pour savoir que dans un compromis, on peut céder de la clarté programmatique en échange d’un gain en surface sociale, en capacité d’action et d’expérimentation commune. Mais édulcorer le contenu d’un programme sans gagner en capacité d’action, confondre le pluralisme avec l’éclectisme, a souvent abouti à des organisations non pas plus larges et plus fortes, mais plus étroites et plus confuses. Cela s’est hélas maintes fois vérifié depuis 68.

Lignes : Si ce nouveau parti ou cette nouvelle Ligue n’est pas le résultat d’un accord passé avec des partis déjà existants, ce sera alors un travail que vous mènerez seuls, pariant sur l’émergence d’une nouvelle base étendue à des parts de la société qui ne seraient pas encore politisées, ou trop peu.

Daniel Bensaïd : Non, pas tout à fait. L’accord avec des partis nationaux n’est pas un préalable pour engager un processus. Il faut à la fois proposer un projet aux organisations nationales et discuter avec des groupes locaux du Parti communiste, avec Alternative libertaire, avec la minorité de LO, etc., sans subordonner ces initiatives « par en bas » à l’aboutissement d’accords nationaux. Certains nous imputent la responsabilité de l’échec d’une candidature unitaire en 2007. A nous de les convaincre que les conditions que nous avions posées alors, en particulier la clarification exigée en vain sur l’impossibilité d’alliance gouvernementale ou parlementaire avec le Parti socialiste, étaient pleinement justifiées. Ce n’est pas que nous voulions diaboliser le PS, mais ses orientations sont simplement incompatibles avec notre projet, ce qui n’exclut pas l’unité d’action – que nous ne cessons d’ailleurs de lui proposer - sur telle ou telle question concrète (les sans-papiers, le licenciements, la réforme universitaire…). Sur le fond, le PS est d’accord avec la réforme des retraites, avec la réforme des universités, avec le mini-traité européen. Il ne s’y oppose – quand il le fait ! – que sur la forme, et pour la forme. On nous objecte souvent que le refus de s’allier électoralement avec lui bloquerait toute possibilité d’alternance. Soyons clairs. Ce qui est impossible, c’est une alliance de majorité parlementaire ou gouvernementale. Il nous est en revanche souvent arrivé, et encore au second tour de l’élection présidentielle, de voter pour ses candidats. Non en accord avec leur programme, mais malgré leur programme, simplement pour éliminer la droite. Un dicton populaire dit que, pour dîner avec le diable, il faut une longue cuillère. Même si le Parti socialiste est plutôt un diablotin (ou un diable en papier, aurait dit le président Mao) qu’un diable, la nôtre est encore trop petite. Il faut donc commencer par modifier les rapports de force, non seulement face à la droite, mais aussi au sein de la Gauche. Les raisons pour lesquelles le PS est aujourd’hui ce qu’il est, sont profondes. Dans sa campagne présidentielle de 2002, a fait du Giscard de gauche en escamotant la lutte des classes et en faisant des classes moyennes - la France des deux-tiers ! – sa cible électorale privilégiée. Résultat : une perte de son électorat populaire et Le Pen au second tour. Pour reconquérir cet électorat populaire, il faudrait une politique complètement différente sur les questions d’emploi, du pouvoir d’achat, des services publics. Toutes choses qui ne peuvent se concevoir sans rompre avec les contraintes de la construction européenne libérale acceptées jusqu’à maintenant. Or, au fil des législatures et des privatisations qu’ils ont eux-mêmes orchestrées, les appareils dirigeants socialistes ont noué des liens étroits avec les milieux industriels et financiers privés. Si Strauss-Kahn prend aussi naturellement la tête du FMI, c’est qu’il était déjà, avec le PDG de Peugeot, un des fondateurs du Cercle de l’industrie. Il y a une fusion organique de la noblesse de robe socialiste et de l’aristocratie financière. Leur degré d’« intégration » est tel qu’on voit mal d’où pourraient surgir les énergies et les ressources, non pas d’une politique révolutionnaire, mais ne serait-ce que réformiste au sens classique de terme, ou « keynésienne » pour jargonner un peu.

Lignes : La droitisation de la gauche de gouvernement, tu viens de dire ce qu’elle était, elle est inévitable. Elle a commencé depuis longtemps. Et il n’y a pas lieu d’imaginer qu’elle puisse connaître un arrêt. C’est ce qu’on intitulera, dans ce numéro de Lignes, la part de « décomposition », non pas de la politique dans son ensemble, mais de la politique de gauche. Ce dont nous parlons ensemble, c’est de l’éventualité de cette autre part, une part de recomposition de la gauche et, donc, de la politique. On sent bien que la droitisation de la gauche gouvernementale ne fait pas l’unanimité. Qu’il y a une poussÃ